Luc Bigè Biochimiste et Philosophe
Lorsque l’on souffre, lorsque le douleur ne cesse de rappeler sa présence ici ou là, une seul pensée vient un l’esprit : il faut que cela s’arrête ! Parce que toutes l’attention de la personne est prise, comme captée, par cet endroit du corps qui appelle au secours et signe sa détresse aucune autre alternative n’est envisagée. En cas d’incendie il est sage d’arrêter les flammes de toute urgence. Pourtant une fois la douleur assagie la réflexion devient possible : pourquoi la souffrance ? Est-ce simplement le marque d’un dysfonctionnement organique ? ou est-ce autre chose?
La réaction face à la souffrance dépend du regard que l’on porte sur la maladie. Il existe au moins quatre possibilité.
La maladie est un problème objectif qui se réduit au symptôme. Nous sommes ici dans une logique de guerre contre la maladie, des vecteurs chimiques (les médicaments) prennent pour cibles des virus et des bactéries pathogènes afin de les détruire. Il y a certes des dommages collatéraux (les effets secondaires) mais ceux-ci sont jugés négligeables par rapport au résultat souhaité. Dans cette logique de compétitivité et de destruction sur laquelle de larges pans de notre culture est bâtie la souffrance doit être éradiquée au même titre que la maladie. Une violence – la douleur – appelle une autre violence – le combat contre la douleur, afin que revienne la paix. Cette histoire nous la connaissons bien, tant sur le plan politique, social que médical ! Mais il existe peut-être d’autres logiques toutes aussi efficientes
La maladie est une solution à un problème. Le véritable problème est le contexte : la nourriture, l’ambiance familiale, l’absence d’un projet de vie, la pollution, etc. La douleur signe alors une disharmonie entre la personne et son environnement. Plutôt que de lutter contre elle il s’agit de se demander « qu’est ce qui cloche dans ma manière de vivre ? ». Les pathologies psychosomatiques entrent dans ce cadre bien sur. Et on sait aujourd’hui que certains cancers s’enracinent dans l’alimentation et le stress. La douleur est alors un signal d’alarme qui me dit « attention ! il y a quelque chose à changer dans ton environnement social, familial ou professionnel ». Le corps n’en peut plus de récolter le trouble dû à cette situation, il étouffe de prendre en charge ce que la conscience refuse encore de voir et d’accepter.
La maladie est un signe, le « mal à dit », que veut donc dire le mal ? Dans le premier cas de figure le corps était comme un objet qui subit une attaque et qu’il faut défendre. Puis, dans le second cas de figure, il se comportait comme une éponge qui n’en peut plus d’absorber ce que la conscience n’est pas à même de transformer ou de rejeter. A présent le corps parle. A sa manière bien sur, dans le langage symbolique et non verbal de la nature. La maladie dit le mal. Quel mal ? Aucune généralisation n’est possible, tout dépend du type de pathologie et de symptôme. Une manière parmi d’autres de lire le dit du corps est d’utiliser la langue des oiseaux. Ainsi j’avais récemment au téléphone une amie souffrant du pancréas qui, dans le langage de l’inconscient, s’entend « Pan – créas ». Pan, qui signifie « tout » en grec, est le dieu du chaos et des bergers. Je lui dis alors que « pancréas » pouvait peut-être se lire : « dans la création que je suis entrain de mettre en place il y a quelqu’un qui sort du groupe avec qui je travaille et qui sème le chaos ». C’était effectivement exactement son problème du moment. Pour des raisons sentimentales elle se sentait incapable de remettre ce « mouton » récalcitrant dans le rang, ou de lui trouver une place ailleurs. Alors le pancréas prit sur lui ce conflit intérieur. La souffrance, dans cette troisième logique, est la parole du corps. Il dit quelque chose que la conscience n’a pas vu. Voir cela c’est déjà entrer dans un processus de guérison.
La maladie est le processus de guérison, un processus qui vise à transformer le malade en réajustant ce qu’il croît être à ce qu’il est. Ce quatrième regard sur la souffrance est plus difficile à comprendre, à moins de l’avoir déjà vécu. Il s’agit d’entrer dans la douleur et de l’accepter totalement. Alors elle se transforme et le symptôme disparaît. Et avec lui la charge « énergétique » que constituait le symptôme. Ces pratiques demandent en général l’aide de spécialistes que les sociétés premières connaissaient sous le nom de chamans ou de sorciers. Alors le corps n’est plus seulement un objet, ni une éponge, ni même le dépositaire d’une parole, c’est une matière intelligente en voie de transformation et d’évolution.
A toute pathologie, à toute souffrance, l’une au moins de ces quatre causes sera possible. Attention cependant à ne pas se tromper d’origine : il ne sert à rien de changer d’air si l’origine d’un mal est une boisson qui ne respecte pas de bonnes conditions sanitaires par exemple. Pourtant toutes les souffrances ne sont pas dues à des dysfonctionnements mécaniques du corps-objet. Notre société, fondée sur la compétition, la guerre et l’exploitation d’une nature-objet à tendance à sur-évaluer la fréquence de la première cause, la cause objective, aux dépends des trois autres. Prendre en compte ces quatre présupposés philosophiques suppose une réponse différente de la part du soignant. En cas de fatigue, par exemple, chacune des quatre approches thérapeutique voudra imposer sa vérité, c’est-à-dire sa technique :
Premier cas : absorber des vitamines et de oligo-éléments. Le médecin va soigner un symptôme. La douleur est à éradiquer immédiatement.
Second cas : aller à la montagne, changer d’air, se détacher du milieu familial. Le médecin va guérir un citoyen. La douleur est un signal d’alarme qui me pousse à changer quelque chose dans ma vie.
Troisième cas : Voir ce qui ne va pas dans sa vie et, ce faisant, se changer soi-même. Le médecin va aider la personne à devenir elle-même. La douleur me dit quelque chose, en écoutant le symptôme je sais ce qui, en moi, devrait changer.
Quatrième cas : poser un acte symbolique, c’est-à-dire réaliser un rituel qui favorise l’expulsion de la maladie. Le médecin va aider la personne à se métamorphoser. La douleur est alors un processus initiatique.
Celui qui guérit devrait, idéalement, être à la fois Médecin (cas 1), Thérapeute (cas 2), Sage (cas 3) et Sorcier (cas 4). Comme quoi il reste encore du travail¼ et bien des chemins à explorer pour les générations futures.
Luc Bigé
[1] Nous avons développé les fondement biologiques et philosophique de ces quatre logiques dans La Force du Symbolique (Dervy, 2004).